Cathédrale des temps modernes

À la fin de la Grande Guerre, le Centre d’Aérostation Maritime de Montebourg (Ecausseville) accueille les dirigeables qui traquent les sous-marins allemands dans les eaux de la Manche.

Pour abriter ces aérostats géants, incontrôlables par grands vents, deux hangars sont construits. Le premier, en bois, sera détruit dans les années 30 ; le second, entièrement en béton armé, sera érigé entre novembre 1917 et août 1919, sur les plans de l’ingénieur suisse Henry Lossier.

Celui-ci est exceptionnel par les techniques qu’il a nécessitées et par ses dimensions : 150 m de longueur, 40 m de largeur à la base et 30 m de hauteur. Avec sa voûte en plein-cintre, qui épouse idéalement la forme des ballons, il servira longtemps d’exemple dans les cours sur le béton armé dispensés par l’École spéciale des travaux publics (ESTP).

Charpente en béton, simple et résistante

La charpente en béton armé conçue par Lossier offre le double avantage de la simplicité de mise en œuvre et de la résistance aux charges. Elle permet de se dispenser de toutes les pièces secondaires des charpentes courantes : il s’agit d’un maillage orthogonal de fermes, pointées vers le ciel (et coulées sur place), et de pannes, longitudinales (et préfabriquées).

Le hangar se compose ainsi de trois groupes indépendants de 9 fermes, reliées par les pannes. Un tour de force permis par la courbure de la voûte, en forme de chaînette inversée*. Sur les flancs intérieurs, un alignement de pylônes triangulaires consolide l’ensemble.

Pour donner de la souplesse et limiter les effets du vent sur cette charpente de béton allégée, des articulations en acier sont fixées à la base et au milieu de la voûte. Vingt-cinq maçons italiens ont coulé sur place, au rythme de 16 pièces par jour, les tuiles en ciment armé qui recouvrent le hangar. On en compte 3 552, de 138 kg, épaisses de 10 mm, armées d’un treillis métallique !

Pignons d’exception

Chaque extrémité du hangar est fermée par un pignon, fermeture permanente à une extrémité, porte d’accès à l’autre. Ceux-ci sont auto-stables et indépendants du berceau que forme le corps du bâtiment.

Pour résister à la pression des vents violents, le côté fermé est doté de contreforts extérieurs en treillis, solidement ancrés dans les fondations.

Concernant le pignon ouvrant, il était équipé d’une porte métallique jusqu’en 1940. Pour une ouverture de cette taille, 24 x 27 m, pas de rails coulissants, mais deux véritables voies ferrées sur lesquelles roulaient quatre bogies et des plateformes pour déplacer les vantaux métalliques. Un contrepoids de 30 tonnes de béton empêchait les portes de peser sur la structure du hangar.

Les aléas de l’histoire

En 1936, la Marine abandonne les dirigeables, mais le hangar d’Ecausseville reste opérationnel. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, il devient la base d’un groupe d’artillerie mobile qui surveille le littoral tout proche. Sous l’occupation allemande, de 1940 à 1944, il sert d’entrepôt et perd ses portes métalliques, découpées par les soldats du Reich, après avoir été endommagées par un cyclone. Miraculeusement, il n’est pas bombardé à la Libération. Repris par l’US 4th division le 9 juin 1944, le hangar est utilisé par les Américains puis par l’armée française.

Vendu en 1998 par la Marine nationale, il est classé Monument historique en 2003. Un classement indispensable car le hangar à dirigeables d’Ecausseville est, avec celui d’Augusta en Sicile, la seule trace architecturale qui subsiste en Europe de l’aventure des géants des airs, ainsi qu’un bel exemple de l’art des grands bâtiments en béton armé du début du XXe siècle.

*En mathématiques, la chaînette est une courbe correspondant à la forme d’une chaîne suspendue par ses extrémités et soumise à son propre poids.


Par Laurent Joyeux / Illustrations Camille Mazot, le 02/07/2019.