Comment entre-t-on à l’école du Fresnoy ?

J’ai une formation d’architecte. En 2016, après mon diplôme d’État, je souhaitais travailler sur l’architecture tout en restant artiste. L’école du Fresnoy m’a offert cette opportunité. Vingt-trois artistes sont sélectionnés sur concours.
Deux projets par artiste sont validés pour une période de deux ans. Les locaux et le matériel de l’école sont à notre disposition et nous bénéficions d’un budget de production.
Nous sommes suivis par des artistes confirmés, qui produisent également au Fresnoy. Pour ma part, il s’agissait du réalisateur hongrois Béla Tarr – une légende du cinéma -, et de Julien Maire, qui réalise des performances et des mécanismes “nouveaux médias”, au croisement du cinéma et de l’électronique. Nous avons eu des échanges fréquents.

Quelles sont vos influences ?

J’ai vécu à Ivry-sur-Seine au milieu des constructions de Jean Renaudie. En vivant à proximité, j’ai commencé à aimer ses Étoiles de béton avec leurs terrasses végétalisées. En architecture, j’aime tout autant les choses légères que les projets pharaoniques.
Fondé dans les années1960, le collectif Archigram m’a beaucoup influencé. Leur revue présentait des utopies architecturales aux confins de la science-fiction et de la BD. La représentation des ruines par les peintres Hubert Robert et Caspar David Friedrich est une autre influence, qui m’interpelle : comment représenter la ruine à l’ère post-digitale ?

Vous êtes un “hétérotopologue” ?

C’est vrai ! Michel Foucault appelait “hétérotopie” les lieux où se matérialise une utopie. Ghost cities passées directement du chantier à la ruine ou mirages architecturaux : je suis à la recherche de ces espaces “autres”.
C’est ainsi que mon projet de première année au Fresnoy, Shanzai, m’a envoyé en Chine à la recherche de bâtiments classiques français reconstruits à l’identique dans des paysages chinois. J’ai parcouru le pays du Nord au Sud pour retrouver la tour Eiffel, le pont Alexandre III ou un petit village bien de chez nous blotti au pied de son château. Ce ne sont pas des parcs d’attraction mais des programmes immobiliers habités.

Et le projet Cénotaphes* ?

Cette année mon projet Cénotaphes est une ville inhabitée en construction et en déconstruction permanente.
Dans un aquarium de plexiglass de 1,5 x 1,5 m, et de 2 mètres de hauteur, un mécanisme activé par un automate (une CNC**) compose et décompose une ville fantôme en béton léger. De l’acier est coulé dans chaque pièce de béton de 3 mm d’épaisseur. Un électro-aimant les saisit et les déplace en formant des séquences de bâtiment. Cette chorégraphie de construction permanente est accentuée par un effet d’optique à l’infini.
Dans la partie basse de l’installation, une montagne de béton est apparente, tumulus formé de tous mes essais de production car j’ai expérimenté beaucoup de types de béton. Un système vidéo filme en temps réel l’intérieur de la construction et recompose un travelling infini à l’intérieur des entrailles de cette ville chimérique.

Allez-vous continuer à travailler le béton ?

J’ai un autre projet sculptural en béton qui reste “top secret” pour le moment. Il sera dans la lignée de Cénotaphes, c’est-à-dire à l’échelle d’une maquette. Je suis un artiste-chercheur. Les aspects sismiques et parasismiques m’intéressent également, et je réfléchis à un travail sur le tremblement de terre de Kobé en 1995. Il faut trouver les financements nécessaires et continuer de produire !

 

*Cénotaphes est exposé à partir de septembre, dans le cadre de l’exposition Panorama à l’école du Fresnoy, du 22 septembre au 30 décembre 2018, dans le cadre de l’exposition annuelle Panorama 20. Lors de la cérémonie d’ouverture, le projet a reçu le Prix mention spéciale de l’ADAGP, la société des artistes auteurs.
**CNC : Computer Numerical Control, machine-outil à commande numérique

 

 

 


Par Laurent Joyeux, le 26/09/2018.