Quel est votre parcours ?

Romain Taieb : J’ai travaillé aux Beaux-Arts dans l’atelier du mosaïste Riccardo Licata. Il nous emmenait dans Paris voir les grandes réalisations muralistes des années 1960. Puis j’ai remporté le Prix “Novembre à Vitry” pour un travail de peaux moulées sur des objets quotidiens.
En fait, je suis avant tout autodidacte, j’apprends en faisant, et j’ai découvert l’émerveillement du moulage et du démoulage… la pièce en plâtre pas encore définitive. En fait, je suis beaucoup plus Picassiette (1) que Picasso !

Comment est venue l’idée de créer des matrices de coffrage pour le béton ?

R.T. : J’ai grandi à Courbevoie, avec vue sur La défense en pleine construction. Dans cet environnement, le béton prédominait et il y avait beaucoup de matrices avec des motifs répétitifs très géométriques. L’idée est également née de mes expériences d’atelier.
Mon travail s’est orienté vers la création de motifs, comme du papier peint mais en relief. Cela a intéressé des maisons de couture qui m’ont commandé pour leurs décors de vitrine des peaux en caoutchouc, faux crocodile.
J’ai cherché à développer cette activité dans l’architecture et pris contact avec un fabricant européen de matrices. Il m’a confié une première recherche sur le thème végétal. Depuis, avec mon partenaire Martin McNulty, sculpteur également, nous avons réalisé pour lui une trentaine de matrices en douze années de collaboration.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

R.T. : L’inspiration est libre et mon travail personnel est une forme de méditation. Quand je travaille avec des architectes c’est différent. J’écoute et regarde leur inspiration et je propose des possibilités, des interprétations, sans idée préconçue.
Les demandes des clients nécessitent souvent un vrai travail de laboratoire. Pour réaliser les bassins de l’usine de filtration d’eau d’Achères, l’architecte souhaitait « une surface lisse de béton déformée par la pression de l’eau ».
Nous avons coulé du sable au sol, comme des dunes, recouvert le tout d’une toile de satin. En coulant le polyuréthane, la toile a été plaquée sur le sable. Sur le chantier du métro de Rennes, l’effet recherché était celui d’une feuille d’or. Nous avons étudié des matrices texturées de fines froissures. Les réalisations béton ont été enduites puis recouvertes d’une lasure d’or.

Quelles techniques utilisez-vous ?

R.T. : Je sculpte mes textures dans le plâtre, la mousse, le latex ou à même le lit d’argile de mon atelier, que je dois “labourer” comme un champ et réhydrater afin lui rendre sa plasticité. Une fois le motif choisi, le fabricant de matrices vient réaliser un contre-typage positif / négatif. Après graissage, il réalise un moule souple définitif qui permettra de reproduire la matrice des dizaines de fois en béton. Les panneaux architectoniques seront coulés directement sur le chantier ou préfabriqués.

Quelle est la place de l’art et de l’artisanat dans votre métier ?

R.T. : Je travaille de manière artisanale en conservant mes relations avec les architectes et les stylistes. C’est ainsi que j’ai réalisé des blocs et du mobilier en plâtre et en béton pour présenter des pièces de joaillerie avenue Montaigne.
Mes outils, mes méthodes sont artisanales. Je peux faire appel à des usinages numériques pour certains projets mais j’essaye toujours de faire oublier leur origine numérique. Le travail à la main préserve une vibration, une légère imperfection qui signe le travail humain.

Des projets en perspective ?

R.T. : Texturer quelques bâtiments et lancer ma propre gamme de matrices pour le béton. J’y travaille… Au printemps 2018, je présente mes travaux de texture à la Galerie Pixi – Marie Victoire Poliakoff – 95, rue de Seine, à Paris.

(1) Surnom de Raymond Isidore, maître d’un art brut fait de fragments d’assiettes.


Par Laurent Joyeux, le 28/12/2017.