Depuis 2015, le Prix Versailles – prix mondial de l’architecture et du design – met en lumière les plus belles réalisations contemporaines. Chaque année, son jury international décerne vingt-quatre titres dans une vingtaine de catégories. Pour celle des « Plus beaux musées du monde », le lauréat 2025 est le Kunstsilo : ouvert en mai 2024, c’est l’un des musées d’art les plus innovants d’Europe du Nord, situé sur la magnifique côte sud de la Norvège.
Le Fonctionnalisme des années 1930
A Kristiansand, sur la petite île d’Odderøya, l’histoire du Kunstsilo a débuté dans les années 1930. L’entreprise nationale de céréales, détenant un monopole sur l’importation, souhaitait y créer un stockage d’urgence ; parallèlement, les moulins locaux avaient besoin d’un entrepôt. Le site choisi était d’autant plus opportun qu’un quai en eau profonde venait d’y être construit pour le transport des passagers et l’accostage des navires marchands.
La conception du silo à grains fut confiée à Arne Korsmo et Sverre Aarsland, pionniers du fonctionnalisme norvégien – mouvement moderniste selon lequel « la forme suit la fonction ». La qualité architecturale du bâtiment en béton armé leur valut le prix de la Fondation Houen (en 1939)… et allait faire la fierté de la ville.
Pour la première fois en Norvège, la technique du coffrage glissant fut appliquée, autorisant une construction rapide et économique, et garantissant une structure solide, sans joints dans le béton. Mis en service en 1935, le silo comportait à l’origine 15 cylindres de 38 mètres de haut pour une capacité de 15 000 tonnes de céréales, une tour de levage de 50 mètres de haut et un bâtiment de stockage inférieur. Quinze nouveaux cylindres lui furent ajoutés en 1939.
Fermeture et renaissance
Pendant des décennies le silo approvisionna les moulins de Kristiansand, jusqu’à ce que les mutations du marché provoquent sa fermeture en 2008. Le conseil municipal décida de le protéger, ouvrant ainsi le deuxième chapitre de sa vie.
En 2015, l’homme d’affaires Nicolai Tangen offre au Musée d’art de Sørlandet la plus grande collection privée d’art nordique de la période 1910-1990. Il propose de transformer le vieux silo en musée. Mais comment préserver les éléments protégés tout en rendant le site accessible au public ?
Un concours d’architecture est remporté par les agences Mestres Wåge Arquitectes, BAX Studio et Mendoza Partida, parmi 101 projets venus de 17 pays. Pour Magnus Wåge, fondateur de Mestres Wåge Arquitectes : « Le plus gros du travail a été de simplifier ce véritable labyrinthe. Se repérer dans un musée est capital pour les visiteurs, et le bâtiment originel rendait cela impossible. Il a donc fallu épurer l’espace, créer des zones de circulation. Un autre élément capital pour nous résidait dans la différenciation entre les éléments d’origine et notre intervention. »
La rénovation débute en 2019
Après le nettoyage du site, la tour de levage et le toit des cylindres sont démolis. Plusieurs cylindres sont solidement réancrés dans le sol à 16 mètres de profondeur grâce à des pieux en acier. Si leur béton a bien résisté au temps, certains d’entre eux ne sont pas droits ou trop minces : on les redresse et renforce avec des couches de béton de 20 à 25 cm d’épaisseur. Au sommet, poursuivant leurs courbes, est ajoutée une paroi de verre : à 38 mètres, elle protège et magnifie un toit-terrasse qui, tel un belvédère, offre des vues imprenables sur la mer et les environs. De chaque côté du silo, des bâtiments mitoyens sont construits pour abriter les espaces d’exposition.
A l’intérieur du silo, les architectes créent un hall central haut de 21 mètres, en supprimant la partie basse des cylindres : 3 500 tonnes de béton armé sont retirées pour créer cette cathédrale où les vestiges des cylindres sont suspendus au-dessus des visiteurs (des poutres en béton précontraint ont préalablement été encastrées dans les parties supérieures pour soutenir la structure). Quelques ouvertures laissent entrer la lumière naturelle, et les espaces d’exposition des deux bâtiments voisins entourent et donnent sur ce hall, aux deuxième, troisième et quatrième étages.
Des collections d’exception
Le Kunstsilo est inauguré en 2024. Au total, 8 500 m2 ont été aménagés, dont 3 300 m2 d’espaces d’exposition. En plus de la collection Tangen, ils présentent celle du Musée d’art de Sørlandet et celle de la Christianssands Billedgalleri, soit plus de 8 000 œuvres d’art. « L’ampleur du fonds, qui couvre de façon extensive tous les pays de la région, les courants et les styles artistiques, est unique », se félicite Else-Brit Kroneberg, directrice des collections. À tout seigneur, tout honneur, la programmation 2026 débute avec une exposition de portraits peints par Edvard Munch, le plus légendaire des peintres norvégiens.