Sur les quais de Pauillac, face à l’estuaire de la Gironde, Château Grand-Puy Ducasse cultive une position à part. Cinquième grand cru classé, fondé en 1675 et propriété de CA Grands Crus (Crédit Agricole) depuis 2005, c’est l’un des deux seuls domaines à vinifier en plein cœur de ville, coincé entre quais, rues et bâtiments patrimoniaux. Son vignoble, lui, est à l’opposé de cette compacité : plus de 60 parcelles, trois cépages et quatorze types de sols disséminés dans toute l’appellation.
Cet éclatement parcellaire a fait naître le projet Renaissance, mûri dès 2007 : vinifier chaque micro-parcelle séparément, donc multiplier les cuves. Un casse-tête dans une emprise au sol impossible à agrandir : creuser fait remonter l’eau, et la loi Littoral comme le PLU interdisent de surélever les bâtiments.
Un cuvier suspendu porté par le béton
Face à cette contrainte, BPM Architectes et Atelier Mazières Architectes Associés, associés sur ce projet, ont proposé la solution du cuvier suspendu : les cuves, tronconiques et inversées, sont accrochées au plafond – plutôt que posées au sol avec des allées entre elles. « En suspendant les cuves, il n’y a plus d’allées : elles se collent les unes aux autres, et on peut passer dessous », résume Arnaud Boulain, architecte de BPM en charge du projet. Résultat : le domaine passe de 29 à 53 cuves, sans gagner un mètre carré au sol.
Cette prouesse repose presque entièrement sur le béton, qui structure environ 90 % du bâtiment. Des pieux enfoncés jusqu’à 23 m de profondeur, afin de trouver une assise stable malgré la proximité de la Gironde, supportent poteaux et poutres en béton, coiffés d’un plancher ferraillé calculé pour le poids des cuves pleines en inox : « le béton est beaucoup moins flexible que l’acier quand on remplit ou vide une cuve », explique Arnaud Boulain, qui avait déjà testé ce principe en 2008 à Château La Fleur de Boüard. La mise en œuvre a exigé une précision chirurgicale : formulation homogène d’une toupie à l’autre, coulages parfaitement vibrés, et un travail de géomètre au millimètre pour poser les inserts inox sur lesquels chaque cuve vient se boulonner par le dessous.
Sept cuves béton pour un chai 100 % gravitaire
Aux 46 cuves inox suspendues s’ajoutent 7 cuves en béton, posées au sol, dédiées à l’élevage et à l’assemblage des vins avant mise en bouteille. « Le béton apporte une micro-oxygénation proche de celle du bois et, à volume égal, un cube prend moins de place au sol qu’un cylindre, ce qui est précieux sur une parcelle aussi contrainte », détaille Arnaud Boulain.
Le nouveau cuvier fonctionne en 100 % gravitaire, limitant pompes, oxydation et chocs mécaniques. Pour Arnaud Boulain, ce chantier de trois ans restera une aventure singulière, portée par une maîtrise d’ouvrage très engagée : « Il est rare que la direction générale d’une propriété suive son projet quasiment chaque semaine », souligne l’architecte, qui salue aussi le suivi de chantier assuré par l’Atelier Mazières Architectes Associés. Livré en 2024, le cuvier vit sa troisième vinification. Dix ans de réflexion, trois ans de chantier : cette renaissance architecturale vient d’être récompensée par un Best of Wine Tourism d’Or, décerné fin 2025 par le réseau Great Wine Capitals dans la catégorie Architecture & Paysages.