Depuis 1989, le département de Charente-Maritime est propriétaire du fort Boyard, racheté un franc symbolique. Un patrimoine d’exception, mais déjà ancien, planté en pleine mer dans un milieu agressif. À l’origine, le fort était protégé par un éperon au nord-ouest et un havre d’accostage au sud-est. Ces ouvrages maçonnés ont disparu en quelques décennies, exposant directement l’édifice à la houle. Conséquence : des fissures sur tout le pourtour, et une risberme – le talus de pied de fondations – de plus en plus affouillée.
Un chantier voté à l’unanimité
En 2019, un bureau d’études mandaté par le département dresse un constat sans appel. « Les conclusions étaient sans équivoque : si on ne protège pas le fort par la reprise des ouvrages de protection initiaux, sa seule issue, c’est la ruine, raconte Mathieu Barbier, adjoint à la direction de l’eau, de la mer et du littoral, qui pilote l’opération pour la collectivité. Nos élus se sont retrouvés face à un choix : laisser le fort Boyard tomber en ruine, ou le protéger. » Des études techniques suivent dès 2020, jusqu’au vote, à l’unanimité des élus en 2022, d’une autorisation de programme de 36 M€HT. Les travaux démarrent à l’été 2025, pour une livraison prévue au printemps 2028.
Le programme prévoit la reconstruction de l’éperon, du havre d’accostage et de la risberme, ainsi que la pose de blocs de protection. Pour le maître d’ouvrage, ce chantier en mer ouverte cumule deux difficultés majeures : des contraintes patrimoniales lourdes, le fort étant un monument inscrit, et des efforts considérables générés par la houle, dont les effets en trois dimensions rendent le calage des ouvrages particulièrement délicat.
Le béton, une évidence
Le groupement ETPO / BRLi / Architecture Patrimoine, un consortium d’entreprises françaises, a été chargé de la maîtrise d’œuvre et de la réalisation du grand projet de sauvegarde et de restauration du fort Boyard, commandé par le département de la Charente-Maritime. « Le choix de refaire les ouvrages à l’identique était une évidence dès le départ, indépendamment des études techniques : un parti pris fondé sur le respect du travail des anciens et de la cohérence/harmonie d’ensemble du fort, explique Delphine Gramaglia, architecte du patrimoine au sein du groupement. Le second postulat est qu’il était impossible de refaire les ouvrages en pierre. Les coûts auraient été multipliés par dix, le site n’étant accessible que quelques heures lors des grandes marées. » Le choix du béton et de ses avantages s’est imposé naturellement : plus durable en milieu marin, et surtout capable, grâce aux performances techniques et aux calculs des ingénieurs, de conserver la forme des ouvrages anciens avec des matériaux pérennes. « Les études nous ont orientés vers des éléments monolithiques en un seul bloc, impossibles à assembler sur place autrement », complète Delphine Gramaglia.
Une prouesse technique au service du patrimoine
Le défi devient alors aussi esthétique que technique : ne pas trahir l’intégrité du monument. Des empreintes des pierres de granit du soubassement du fort, moulées en polyuréthane puis en plâtre, ont été réalisées pour reproduire un parement « fausse pierre ». Le béton monolithique est ensuite coulé dans ces matrices, dans une teinte proche du granite local. « Ne pouvant couler l’ensemble en une seule fois sur des ouvrages aussi vastes, l’équipe a dû faire s’emboîter les matrices les unes dans les autres au millimètre près », précise Delphine Gramaglia.
L’éperon, triangle de 9,50 m de haut, et le havre d’accostage, formé de trois jetées aux inclinaisons distinctes, seront préfabriqués en blocs monolithiques à Saint-Nazaire avant d’être remorqués jusqu’au fort, pour un ensemble proche de 4 000 tonnes (pour le havre) et 2 000 tonnes (pour l’éperon). Les contraintes structurelles sont à la hauteur de l’ambition : jusqu’à 400 kg d’armatures par mètre cube par endroits – un ratio proche de celui des centrales nucléaires, pour résister à des efforts de houle estimés à 17 tonnes par mètre carré sur le havre d’accostage. « C’est un gros challenge technique, qu’on est en passe de relever, et qui n’a jamais été réalisé ailleurs sur un chantier similaire : il n’existe pas d’exemple comparable. On est presque au niveau de l’expérimental, reconnaît Delphine Gramaglia. On s’est mis beaucoup de contraintes, mais on savait où on allait. »
Trois ans d’études complémentaires, incluant une maquette testée en bassin à houle en Belgique, ont validé ces choix de conception. La préfabrication se poursuit à Saint-Nazaire, tandis que la risberme est réparée au pied du fort. La pose des ouvrages est attendue en 2027, pour une livraison finale et une ouverture au public en 2028.