Le spatio-promoteur et le colonel
Dans les années 1960 à Londres, en plein boom immobilier commercial et alors que le monde entier a les yeux rivés sur l’espace, le promoteur Harry Hyams confie à son architecte préféré, Richard Seifert – surnommé « le colonel » –, la conception d’un ensemble de bureaux voué à s’appeler… « Space House » (dans la lignée de divers autres bâtiments aux noms space-age).
Associé au sein de Richard Seifert & Partners, Horace George Marsh imagine, en partenariat avec les ingénieurs de C. J. Pell & Partners, deux structures reliées par une passerelle : une tour cylindrique de 15 étages (39 m de diamètre et 55 m de haut), et un bloc rectangulaire de 7 étages.
Jeu de Lego en béton
La construction se déroule entre 1964 et 1968, selon une technique hybride alliant béton préfabriqué et béton coulé en place.
L’anneau extérieur de la tour est composé d’éléments préfabriqués cruciformes disposés en grille, formant une façade porteuse. Le béton laissé apparent doit sa blancheur aux granulats qui le composent. A l’intérieur, reliées au noyau central, les dalles de plancher sont constituées d’une structure en forme de roue de vélo, composée de nervures précontraintes préfabriquées, tels des rayons. Celles-ci fonctionnent de concert avec six poutres principales coulées en place, rayonnant également depuis le centre. Cette combinaison a permis une construction rapide, avec un minimum d’étaiement intérieur et d’échafaudages extérieurs. Au rez-de-chaussée, l’ensemble du système repose sur des colonnes en Y. En dessous encore, se trouve un parking souterrain.
Quant au bloc rectangulaire de 7 étages, il reprend le même principe : une trame extérieure porteuse revêtue de granit gris poli, une rangée centrale de colonnes assurant un appui supplémentaire pour les dalles de plancher, des pilotis fuselés en béton.
L’aviation civile à Space house
Les deux édifices accueillent des bureaux, des salles d’exposition, une station-service, une banque et une sous-station du London Electricity Board, la compagnie londonienne d’électricité. En 1975, l’Autorité de l’aviation civile (CAA) s’installe, bientôt rejointe par le bureau principal du département juridique du gouvernement et l’Office of Rail and Road. Après deux premières vagues de rénovation en 1996 et 2003, tous déménagent à la fin de leur bail, en 2019.
Entre-temps, en 2015, les bâtiments ont été classés Grade II dans la liste du National Heritage List for England – l’équivalent britannique des monuments historiques – pour leur architecture remarquable et leur emploi du béton préfabriqué.
Une grande restauration signée Squire & Partners
Comment raviver de tels lieux tout en respectant leur passé ? En charge de leur réhabilitation pour le compte de Seaforth Land et QuadReal, les architectes de Squire & Partners se plongent dans les archives, aux côtés des ingénieurs de Pell Frischmann (ex-C. J. Pell & Partners). Le chantier, démarré en 2020, s’achève fin 2024.
Les interventions de 1996 et 2003 sont gommées afin de revenir à l’architecture d’origine. Repensant les lieux, le projet accroît de 11% la surface de bureaux, pour un total de 23 700 m2. Un étage s’ajoute au bloc rectangulaire, et deux niveaux viennent surélever la tour : un étage identique à ceux du dessous, et un étage supérieur en retrait qui abrite un espace événementiel vitré et un bar/salon privé avec une terrasse. Au rez-de-chaussée de celle-ci, un restaurant – « The Filling Station » – remplace l’antique station-service. Quant au parking souterrain, il est reconverti en espace événementiel à double hauteur de 1 500 m² et en espace vélo de 600 places.
Béton : réemploi et fac-simile
Grâce à la construction modulaire de la tour, ses nouveaux étages ont été ajoutés avec une relative simplicité, sans dénaturer la façade. Il a fallu cependant déposer la couronne supérieure d’origine (avec ses éléments en T) et la nettoyer, avant de l’installer comme couronnement du 17e étage. Et pour le 16e étage, la préfabrication de 48 fac-simile des modules cruciformes a nécessité de nombreuses recherches afin de rapprocher leur finition de l’existant. Un enjeu essentiel pour un bâtiment classé, d’autant plus que ces nouvelles pièces allaient être encadrées par des éléments anciens, au dessus et en dessous. Après l’analyse d’échantillons de béton prélevés sur l’existant, diverses couleurs de ciment et granulométries ont ainsi été testées pour correspondre au mélange d’origine… et à sa façon de vieillir.
De leur côté, les planchers nervurés ont été remis apparents, après retrait des faux plafonds et après vérification de leur intégrité structurelle au regard de la durabilité, de la résistance au feu et de la capacité portante selon les normes actuelles. Ils étaient globalement en bon état, avec très peu de signes de corrosion des torons.
Frugale et design… Space House parée pour le futur
Au cours de cette opération, près de 10 000 t de CO2 ont été économisées, en limitant les démolitions – 90 % de la structure a été conservée –, en exploitant la capacité structurelle résiduelle de l’existant pour les niveaux supplémentaires, et en choisissant des solutions légères et bas carbone pour les nouvelles constructions.
Faute d’isolation extérieure (patrimoine oblige), des vitrages haute performance remplacent les anciennes fenêtres coulissantes et s’ouvrent automatiquement la nuit pour refroidir la structure de la tour. De quoi compléter les atouts des modules cruciformes très profonds de sa façade – qui offrent une protection solaire passive –, et des vastes plateaux – qui contribuent à une ventilation croisée.
La restauration de Squire & Partners a reçu en 2025 la certification BREEAM Outstanding, soit le plus haut niveau qui soit dans ce label environnemental britannique.
Au-delà de ses espaces de travail très qualitatifs, aménagés sur de vastes plateaux inondés de lumière naturelle et offrant des vues panoramiques sur la ville, Space House est devenu un lieu fashionnable, qui accueille des événements pour de grandes marques de mode et de luxe. Pour Tyler Goodwin, CEO de Seaforth Land : « Combinant une façade brutaliste époustouflante, un intérieur brut de caractère et les bars, théâtres et restaurants de Covent Garden, Space House est le bâtiment idéal pour le monde du travail moderne. »