Livré en avril 2026, après un an et demi de travaux, le tiers-lieu « La Caserne » est un projet qui fait grand bruit dans le monde de la construction durable. D’abord par son ampleur : ce bâtiment des années 1960, qui s’étend sur 5 000 m2 de surface, a été entièrement reconverti et propose des bureaux pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire, des ateliers pour la filière écologique et créative, une auberge de jeunesse, un bar-restaurant… Ensuite par ses ambitions : initié par la mairie de Poitiers et un opérateur privé, ce projet situé à proximité de la gare se distingue par les efforts considérables déployés en termes de sobriété énergétique. L’opération s’inscrit d’ailleurs dans la démarche Bâtiment durable Nouvelle-Aquitaine (voir encadré).
La structure béton isolée par l’extérieur
Premier axe de cette politique : la conservation au maximum de l’existant, aussi bien au niveau des usages (les bureaux restent des bureaux, les ateliers demeurent des ateliers…) que de la structure béton de la caserne, avec ses remplissages en briques. « En préservant cette enveloppe et en l’isolant par l’extérieur, nous bénéficions de son inertie thermique. Ce type de bâtiment, très répandu en France, offre souvent des plans libres, ce qui est idéal pour l’aménagement intérieur, et une structure durable se prêtant bien à la réhabilitation. Il constitue donc un modèle reproductible pour d’autres opérations de transformation du patrimoine des années 1960-1970 », estime Brice Kester, architecte associé de l’Agence Duclos, en charge du projet. Pour la partie neuve, le béton a été à l’honneur avec la réalisation d’un escalier hélicoïdal coulé en place sur six niveaux (environ 20 m de haut) !
Réemploi et sensibilisation des acteurs
Outre un important travail sur la renaturation, le projet se caractérise également par une politique très volontariste dans le domaine du réemploi de matériaux, présents sur le site ou issus de l’extérieur. Ce travail en amont a été entrepris dès 2023 par La Mécanique des ruines, une société spécialiste de l’architecture circulaire. L’architecte Agathe Bély, sa gérante, a piloté tout le processus, depuis le diagnostic jusqu’à la fin du chantier : « L’objectif n’est pas seulement de réussir un chantier exemplaire, mais de créer une démarche reproductible. Cela passe par la sensibilisation de tous les acteurs : maîtrise d’ouvrage, d’œuvre, entreprises et industriels. La première étape consiste à rechercher les matériaux présentant un potentiel de réemploi en fonction de critères techniques et économiques : qualité, quantité, facilité de dépose, stockage, coût et temps de remise en œuvre. Cette approche permet aussi de créer de l’emploi local, puisque le réemploi demande davantage de main-d’œuvre que le recyclage. À partir de ce diagnostic, nous définissons avec le maître d’ouvrage des objectifs précis : tonnage réemployé, économies de carbone, réduction de la consommation d’eau. »
Le béton, omniprésent pour le réemploi
Le béton fait partie des matériaux les plus importants en termes de réemploi. « Il est omniprésent, disponible en grandes quantités et déjà largement recyclé. L’enjeu aujourd’hui consiste plutôt à le réemployer en conservant ses caractéristiques techniques d’origine », analyse Agathe Bély. Sur ce chantier, plusieurs solutions ont été mises en œuvre. 12 tonnes de dalles de béton gravillonnées ont été déposées, nettoyées puis reposées, et 16 tonnes d’éclats issus de démolitions ont servi à remplir des gabions paysagers.
Mais le cas le plus marquant a porté sur d’importants stocks de traverses de la SNCF. D’habitude concassées lors du renouvellement des voies, elles ont ici servi à réaliser le revêtement de surface du parvis et de la cour intérieure de la caserne-tiers lieu. Ce système présente plusieurs avantages : il reste démontable, permet l’infiltration de l’eau et supporte le passage de poids lourds. La maîtrise d’ouvrage a acquis les traverses en béton pour un euro l’unité. Le principal coût reste le transport, car chacune pèse près de 290 kg. Il est donc indispensable d’anticiper très en amont leur approvisionnement et leur stockage.
Leur maniement a également représenté un défi de taille, ainsi que l’explique Alexandre Remaudière, dirigeant de l’entreprise VRD DSTP86 : « La difficulté est que ces traverses sont posées à l’envers. Il a donc fallu fabriquer un système de palonnier avec un retourneur, des sangles et une poulie pour les retourner en toute sécurité ».
Au total, 1 000 traverses ont été réemployées, soit environ 120 tonnes équivalent CO₂ évitées et près de 650 m³ d’eau économisés, sans compter les bénéfices liés à la réduction des déchets et à l’absence de fabrication de matériaux neufs.