Selon vous, développer la ville de demain nécessitera d’aménager son sous-sol en tenant compte de son “sur-sol”. Qu’entendez-vous par là ?

Monique Labbé : Pour la ville, le sous-sol est une immense réserve d’espace sous-exploitée. Jusqu’à présent, son extension s’est faite en surface, dans les airs et même sur la mer. Ce développement s’est accompagné d’une hyper-séparation des fonctions entre l’habitat, le tertiaire, les transports, l’industrie, le commerce et les loisirs. Confrontées à une urbanisation toujours plus forte, les villes doivent repenser leur organisation. Et le sous-sol, principalement considéré comme zone de services, doit être intégré à cette réflexion, au même titre que le sur-sol. Il peut devenir une ressource de la ville durable, profitable à la mixité des fonctions.

 

Concrètement, comment les grandes métropoles peuvent-elles valoriser leur espace souterrain ? Pour quelles fonctionnalités ?

M. L. : La maîtrise des techniques souterraines autorise toutes les formes d’exploitation du sous-sol, y compris dans des quartiers déjà construits et quelle que soit la nature du sous-sol. S’il n’est pas envisageable d’y faire de l’habitat, on peut imaginer des espaces publics souterrains accueillant des commerces, des équipements culturels, sportifs ou de loisirs, eux-mêmes reliés à des gares multimodales et à des zones logistiques.
À Paris, le Forum des Halles est intéressant pour l’ensemble de services qu’il propose autour de son réseau de transport, mais on a aussi réalisé des équipements industriels : une usine d’incinération des déchets, des unités de production d’eau glacée, etc.

 

Pouvez-vous citer des exemples inspirants à travers le monde ?

M. L. : Le RÉSO souterrain de Montréal, permettant la circulation des piétons dans des galeries connectées aux immeubles, universités, musées, commerces, parkings et métros, est l’exemple emblématique. Éclairé par sa pyramide, le Grand Carrousel du Louvre s’est ouvert sur la surface en multipliant les connexions. Des territoires exigus comme Monaco, Singapour ou le Japon utilisent l’espace souterrain en continuité avec l’espace public de surface et, souvent, exploitent leur relief et la topographie du terrain pour faire de leurs constructions en sous-sol des espaces non enterrés qui reçoivent de la lumière et s’ouvrent sur l’extérieur. Le sous-sol peut parfaitement s’intégrer à l’espace urbain sans en être isolé.

 

Quelle est la réalité aujourd’hui en France ? Existe-t-il des freins au développement des sous-sols urbains ?

M. L. : Hormis les exemples précités, l’exploitation de notre sous-sol urbain relève généralement d’un usage monofonctionnel, limité aux transports et aux services techniques. Cela tient aux contraintes réglementaires (la sécurité incendie, le Code du travail), mais aussi au manque de considération du sous-sol dans les schémas d’aménagement urbains. Pourtant, lorsqu’on entreprend la création d’un nouveau métro, il serait intéressant d’y associer dès le départ d’autres fonctions faisant le lien entre le sous-sol et la surface. Il y a un travail de concertation à mener en amont de tout projet entre les acteurs de l’aménagement et de la construction.

 

En quoi les travaux du projet national Ville 10D* et le prochain congrès de l’AFTES vont-ils dans ce sens ?

M. L. : Notre travail de réflexion et de sensibilisation commence à porter ses fruits. Lors de notre prochain congrès, en novembre 2017, nous espérons accentuer le rapprochement en cours entre la technique et l’aménagement pour permettre à la ville de reconsidérer son sous-sol comme une ressource stratégique. L’enjeu est de faire passer l’idée que, si l’on veut faire du sous-sol un lieu d’humanité et de diversité, il faut le concevoir dès le départ comme un espace public. De telle sorte qu’il devienne un lieu de vie aussi riche que la rue !

 

* Le Projet National de Recherche Ville 10D – Ville d’idées
L’Association Française des Tunnels et de l’Espace Souterrain (AFTES), avec son Comité Espace souterrain, milite pour une meilleure utilisation du sous-sol des villes. Ses réflexions ont abouti au lancement du Projet National Ville 10 D-Ville d’Idées. L’objectif de ce projet est de démontrer que l’espace souterrain des villes peut constituer une opportunité pour le développement d’un urbanisme durable. Le prochain congrès de l’AFTES aura lieu à Paris du 13 au 15 novembre 2017.


Par Éric Gautier, le 09/02/2017.