Vous avez entre autres mêlé le béton et le verre, notamment à l’usine de traitement des eaux usées des Grésillons (78), et à Villejuif (94) où vous avez habillé un réservoir d’eau potable de 50 000 m³ avec des plaques de béton serties de micro-billes. Est-ce un pari complexe ?

Giovanni Lelli : D’un point de vue chimique, le béton et le verre sont deux étrangers car le mélange peut donner lieu à ce qu’on appelle l’alcali-réaction, qui produit un gel générateur de fissurations*. La solution sans risque consisterait à acheter un verre spécial et très cher, fabriqué en Allemagne ou ailleurs, qui empêche une telle réaction. Mais alors où est la contribution au recyclage ? Dans les Yvelines, nous avons utilisé un béton blanc, moins alcalin, avec une formulation spéciale : elle peut recevoir des éléments de verre recyclé, qui sont trempés dans une sorte de vernis pour empêcher l’alcali-réaction. À Villejuif, c’est un béton fibré à ultra hautes performances (BFUP) qui permet de l’éviter. Mais innover implique toujours un risque, il faut en être conscient.

Innovation et béton peuvent-ils faire cause commune ?

G. L. : Evidemment. À Sarcelles, pour la façade du groupe scolaire Jean Jaurès, nous avons conçu des panneaux qui ont été colorés sur une table vibrante où étaient dispersés des pigments. Cela donne un rendu très intéressant, avec énormément de présence. Nous avons aussi eu recours à du préfabriqué avec des morceaux de schiste ou de pierre. C’est une façon de s’éloigner du béton qualifié de « criminogène ».

 

 

Quel est votre but quand vous innovez ?

G. L. : Le béton est un matériau qui permet de prendre des risques mesurés. Mon but est de réaliser des choses qui vont faire briller les yeux des compagnons. Des choses qui vont les rendre fiers de leur travail en leur permettant d’accomplir ce qui n’a jamais été fait. À Saint-Pierre-des-Corps, nous voulions rappeler le passé douloureux de la ville dans le projet d’une école bâtie sur les lieux des bombardements de la dernière guerre. Nous avons utilisé du béton stratifié obtenu avec des couches successives de béton classique et auto-plaçant, auquel nous avons ajouté un oxyde de fer du Roussillon, ce qui donne un rouge fantastique. Parfois le tracé est droit, parfois il est plus trouble. À Champigny, pour le futur musée de la Résistance, j’ai réalisé un porte-à-faux en béton de 16m, le plus grand jamais réalisé en Europe. Il a fallu utiliser un béton auto-plaçant avec une haute densité de ferraillage.

 

Quel est votre rêve ?

G. L. : Mon rêve ? Que la nature puisse reprendre ses droits et que les plantes repoussent sur le béton. Ce qui supposerait une pratique contraire à ce qui se fait actuellement. Aujourd’hui, on fabrique du béton très serré grâce à l’usage de la chimie, d’aiguilles et de banches vibrantes. Le but est d’éliminer les micro-bulles qui peuvent accueillir de l’humidité et donc des spores qui vont germer et se développer. Moi je rêve qu’une plante puisse amorcer un processus de colonisation de la masse de béton. Évidemment, il faut que les gens qui habiteront ces espaces soient prêts à l’accepter.

 

*« La silice amorphe d’un granulat peut réagir avec les ions hydroxyles et alcalins présents dans la solution interstitielle du béton. Cette réaction donne naissance à un gel gonflant provoquant la fissuration du béton et dans certains cas sa destruction », Rachida IDIR, Martin CYR et Arezki TAGNIT-HAMOU (revue VERRE, Vol.16 n°5/6, décembre 2010, p. 70) ; cf. http://www.ile-de-france.cerema.fr/IMG/pdf/IDIR_these_beton-verre_vol16_n5-6_cle0fc118.pdf

 

 


Par Gilmar S. Martins, le 29/03/2016.